voyage

Le jour où j’ai campé au milieu des gens du voyage

Cormery, le 12 août 2020.

Le ciel s’assombrit de jour en jour, mais les orages prévus n’arrivent pas. J’ai quitté l’autoroute cyclo-touristique depuis Amboise, pour retrouver les éternels champs dorés qui me suivent depuis le début de mon voyage. Je me dirige vers le sud, sur des nationales peu empruntées. Ici, les touristes se font rares, et les maisons dispersées.

Aujourd’hui, je vais vous raconter l’histoire d’une soirée. Une pièce de théâtre, comme j’aime dire. Une pièce où les scènes plus étonnantes les unes que les autres se succèdent, sans répit et sans crier gare. J’ai l’impression d’être une marionnette, sans aucun contrôle sur les événements.

Je me retrouve donc dans un petit village pas loin de Tours. En attendant l’ouverture de l’accueil du camping municipal, je m’assois au café des sports pour écrire. J’échange quelques mots avec la serveuse et quelques habitués, étonnés de me voir toute seule avec mon vélo. En retournant au camping, un homme qui avait entendu notre conversation au bar m’interpelle. Il me tend la clé de sa maison, en me proposant d’aller y regarder la télévision. Il ajoute qu’il ne dort pas chez lui ce soir. Je lui réponds poliment que je ne regarde pas la télévision. Je le remercie et me dirige précipitamment vers le camping.

J’y suis accueillie par Maximilien, un étudiant en droit qui s’occupe du camping et des visites de l’Abbaye pendant la saison d’été. Un groupe de camping caristes et quelques personnes isolées sont les seuls occupants du petit terrain communal. A la fin de sa permanence, j’aperçois Maximilien se diriger vers une tente. Il m’explique qu’il n’a pas de train pour rentrer chez lui, et qu’il doit donc dormir là lorsqu’il travaille. Il ajoute qu’un homme est passé lorsque je prenais ma douche. Il me cherchait et voulait savoir si j’étais « bien installée au camping ». La description correspondant à l’homme qui m’avait tendu sa clé, je commence à être rassurée que Maximilien passe la nuit dans la tente voisine. Nous sympathisons et passons la soirée ensemble à discuter.

En pleine discussion, on entend un camion démarrer en trombe. Le conducteur, manifestement ivre, se dirige droit sur nous. Il s’arrête, sort difficilement du véhicule, nous propose une bière et commence à nous parler. Il demande à Maximilien si je suis sa copine. Celui-ci répond que je suis une campeuse.

Au même instant, on entend des moteurs de camion. On regarde, les yeux écarquillés, défiler les caravanes tractées par des camions. Les propriétaires de ces véhicules ont le code d’ouverture du portail. Ils font entrer les véhicules. Un dizaine d’adultes et d’enfants en sortent. Maximilien s’empresse de les accueillir. Pendant ce temps, l’homme ivre commence à me parler. « Tu es toute seule ? ». Je lui répond que mon mari m’attend à la maison, pour éviter les malentendus.

Et là, une fille sort de nulle part en lui hurlant dessus. « Pourquoi tu parles à la Gadji ? » « Madame, Madame, pourquoi il vous parle, il est marié et a des enfants ». Ils se disputent pendant un instant, puis reprend son véhicule. J’ai juste le temps de me lever , d’attraper ma chaise, avant qu’il ne m’écrase. Je dis à sa femme que je suis mariée, qu’elle n’a rien à craindre. Elle me répond d’accord, mais « c’est lui qui est embêtant ». A ce moment là, je ressens de la tristesse pour cette femme qui a choisi un mari pareil.

Je finis ma bière en regardant le groupe s’installer. Il y a onze caravanes qui investissent le camping. Ils se frayent un passage parmi les emplacements, et au bout d’un instant, je vois passer des occupants à pied, tenant leurs portables allumés vers le sol. Il commencent à faire une espèce de battue. Je comprends peu à peu qu’ils ont perdu les clés d’un des camions. Je me retrouve encerclée par des dizaines de personnes, penchées vers le sol, lumière à la main. Cette scène est très étrange. On dirait un rituel ou une danse sacrée. Soudain, j’entends un hurlement de soulagement. Ils ont retrouvé les clés ! Maximilien revient s’asseoir, et le ballet de caravanes peut recommencer. Ma tente se retrouve encerclée par leurs maisons nomades

Ma tente et mon vélo, au milieu des caravanes

Avant d’aller me coucher, je vais aux sanitaires. Et là, je me fige. L’homme ivre se tient devant la porte, discutant avec des adolescentes. Il me regarde et dit d’un air solennel « Je t’attendais ». C’est la première fois depuis le début de mon voyage que j’ai une sensation d’insécurité. Je passe devant lui en lui disant que je ne venais pas pour lui, avec le ton le plus autoritaire que je peux prendre. Les filles se mettent à glousser, mais je peux finalement repartir dans ma tente sans galère.

Le lendemain, je discute avec les arrivants de la veille. Le groupe est constitué du père, pasteur, et de ses neuf enfants et des dizaines de petits enfants. « Il reste 2 filles à marier » me dit-il fièrement. Ayant peur de la pandémie, il compte retourner chez lui dès que possible. Il s’étonne de me voir toute seule. « Que Dieu vous bénisse » me lance-t-il lorsque j’enfourche mon vélo.

Je rejoints ensuite Maximilien, qui s’occupe des visite de l’Abbaye. Je suis impressionnée par les connaissances de mon nouvel ami sur son histoire et sa rénovation en cours. Il est passionné et s’est découvert un talent de guide touristique. On se quitte avec le sourire. Il essaie de me rassurer en me disant que « normalement c’est calme dans le village », et que je n’ai vraiment pas eu de chance. Je lui réponds que tout s’étant bien terminé, je suis ravie d’avoir fait sa connaissance.

Clocher de l’Abbaye de Cormery
Chapelle de l’Abbaye de Cormery

Finalement, cette aventure qui aurait pu mal tourner, nous a rapproché. Nous en avons tellement rit, et avons tellement été intrigué par cet enchaînement d’événements improbables, que le souvenir de cette soirée restera gravée dans nos mémoires respectives.

Lorsque rien n’est prévu, tout est possible. Et ce n’est pas toujours rose ! De toute manière, je n’aime pas le rose.

3 réflexions au sujet de “Le jour où j’ai campé au milieu des gens du voyage”

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