voyage

Le jour où tout a basculé

Le Merlerault, le 6 août 2020

Je voyage depuis quelques jours sans m’arrêter. Depuis Mortain, je suis partie vers l’Est, puis vers le Nord. L’Orne a très peu de pistes cyclables. Les routes sont très étroites et dangereuses à vélo. Les montées et la cadence commencent à peser sur mon moral. Et surtout, l’inconnu est jalonné de grands champs de maïs et de blé, cultivés de façon industrielle. Les remorques pleines de ballots se succèdent à un rythme effréné, et les tracteurs laissent derrière eux des champs dénués de toute vie végétale ou animale.

La routine commence à s’installer. J’arrive dans une commune avec un camping, je vais m’installer après un Perrier tranche dans un bar. Hier, je voulais vous parler de l’aura d’un lieu. Je suis tantôt accueillie par un large sourire, tantôt par des regards méfiants et hostiles. Dans ces lieux, les magasins ont presque tous fermé. Les habitations n’ont pas la chance de pouvoir être entretenues, et les voyageurs y passent très peu. Depuis quelques jours, ce contexte me pèse. Le bruit incessant des camions en transit fatiguent et m’empêchent de dormir, les seuls magasins où je peux m’alimenter sont des supérettes chères et peu fournies en produits frais locaux. Mes salades de tomate sont insipides, et Basile le Basilic n’arrive plus à fournir. Il peine à voyager, malgré le soin que je lui apporte.

C’est donc le contexte dans lequel je me suis réveillée hier matin. J’avais passé une nuit affreuse, sur mon matelas qui refuse désormais de se gonfler et le froid amené par le vent du nord.

Le GPS qui me fait passer par le GR22 sur 6 km…

Je regarde depuis mon emplacement de camping le château de Guillaume le Conquérant trônant sur son énorme falaise. A ce moment, je me rends compte de ma chance. Je réalise que mon moral au plus bas n’est pas forcément lié au contexte. Je pourrais me rappeler ces beaux moments que j’ai vécu durant ces trois derniers jours. Ces encouragements hurlés par la fenêtre de la voiture dans les montées. Cette soirée mémorable passée chez Sven le directeur de camping heureux, généreux et philosophe à ses heures perdues, à apprendre à déguster le calva 40 ans d’âge, en compagnie d’Edie le randonneur parisien. Ces cafés offerts par cet architecte parisien, à l’écouter raconter la fusillade du Bataclan qu’il a vécue depuis son appartement d’en face. Ce routier serbe qui me dit en allemand impeccable à la terrasse d’un café « Je ne t’oublierai jamais, tellement tu es courageuse ». Ce jeune conducteur à côté de qui je m’arrête devant un feu de chantier rouge, et qui me demande d’où je viens. « De Saint Nazaire » – « Mais non, du ciel ! ». Cet employé de camping, qui me dit de m’installer discrètement au fond, car je trouvais le tarif exorbitant et voulais repartir. « Vous n’allez pas encore rouler, vu la tête que vous avez ».

En y songeant, je m’aperçois que je n’ai pas su apprécier ces petits moments, et qu’ils sont beaux. Ce matin, j’étais plus ouverte, malgré cette ville sinistre où je me trouvais. Je repars vers l’inconnu, en m’arrêtant un instant pour réajuster mes sacoches. Une petite mamie sort de chez elle, un sourire jusqu’aux oreilles. Elle est magnifique avec sa joie de vivre. Nous échangeons un instant. Nous rions, en racontant nos vies et nos peurs. Avant de repartir, elle me dit qu’elle sort de l’hôpital à cause d’un AVC. Je tombe des nues. Elle est si rayonnante que j’ai du mal à la croire. Moi qui râlais intérieurement de quelques mésaventures sans gravité, je me retrouve brutalement face à mon manque de positivisme.

Aujourd’hui, je repars une nouvelle fois vers l’inconnu, une leçon de plus dans mon baluchon, apportée par ce voyage, par LE voyage.

Lorsque rien est prévu, tout est possible. Il faut juste penser à apprécier les petites choses.

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